01/03/2022

  ART & POP


Ambre Chalumeau → journaliste, chroniqueuse culture


Illustration: Benjamin Tejero / Interview: Olivier Pernot

A 24 ans, Ambre Chalumeau présente la chronique culture – La Brigade – dans l’émission de Yann Barthès (Quotidien du lundi au vendredi à 19h25 sur TMC). Débordante d’enthousiasme, elle défend la littérature, le cinéma, la musique ou les arts plastiques avec une écriture soignée et un ton cool. Elle apporte son regard d’aujourd’hui sur les artistes d’hier et met en valeur leur modernité. En quelques minutes, devant des millions de spectateurs, la chroniqueuse peut aussi bien parler de Gustave Flaubert que de Georgia O'Keeffe, d’Alice Guy que de Bruce Springsteen. Retour sur le parcours de cette jeune femme cultivée, brillante, accessible et drôle.

Quelle place avait la culture dans ton enfance et dans ton adolescence ?
Tragiquement énorme. Je n’avais pas beaucoup d’amis à l’école alors je lisais beaucoup. Des livres pour enfants, avec des espionnes, des pirates, puis après des romans policiers. Et puis encore après Les Trois mousquetaires d’Alexandre Dumas, mon premier classique de la littérature. Et beaucoup d’autres classiques ensuite. Ma grand-mère était très nerd et avide de connaissances. Elle m’a amenée dans beaucoup d’expositions et de musées à Paris. La musique est venue un peu plus tard et aussi le cinéma. Chez mes parents, il y avait plein de DVD alors j’ai vu en boucle des films de Steven Spielberg, des films avec Jack Black, des comédies musicales comme Grease, etc. Durant mes années collège, je n’avais pas trop d’amis et cela devient un cercle vicieux : tu restes chez toi à lire ou à regarder des films, tu es étrange pour les autres et personne ne vient te parler… Je crois que j’étais asociale, dans une bulle. En tout cas, pas dans la coolitude du collège. A cette époque, j’ai plongé dans le cinéma, surtout la période du vieux Hollywood, les films d’Alfred Hitchcock, ceux avec Audrey Hepburn. Enfin, au lycée, j’ai rencontré d’autres personnes qui étaient passionnées par la littérature ou le cinéma. Nous pouvions parler de culture, partager nos goûts. Avant, la culture était un kiff personnel. C’est devenu à ce moment-là quelque chose de collectif et j’ai ouvert mon champ de prescripteurs. Nous passions notre temps à nous conseiller des livres ou des disques. Je me souviens d’aller au lycée avec une pile de bouquins sous le bras.

Au moment de l’adolescence, as-tu voulu rompre avec la culture de tes parents – Laurent Chalumeau, écrivain, et Arielle Saracco, directrice de la création originale à Canal Plus, NDLR – et t’affirmer par tes propres choix ?
Ils ont eu un positionnement malin en me laissant venir vers eux, sans m’imposer leur culture. Je découvrais David Bowie ou les Beatles et j’allais les voir pour en savoir plus, pour leur prendre leurs disques. Et finalement, comme ça, je m’appropriais les artistes de leur génération. Je rejoins mes parents sur beaucoup de choses culturelles. Certaines fois de manière particulière, comme Bruce Springsteen qui était en interview dernièrement dans Quotidien. Cet univers américain, de mec en jeans qui parle de routes et de gros camions, ce n’était pas du tout mon truc. Mais j’ai découvert les textes, la musique et j’aime beaucoup et je rejoins mon père là-dessus. Finalement, les artistes que nous avons en commun avec mes parents, je les aime par coïncidence, pas par mimétisme. En fait, ma crise d’ado a duré quatre jours pendant lesquels j’avais les ongles noirs et j’écoutais Green Day (rires). J’ai eu de la chance car j’avais toute la culture à la maison, livres, disques, DVD. J’avais une facilité d’accès à la culture : il me suffisait d’aller chercher dans les étagères des bibliothèques ou des discothèques.

Tu as fait des études au Celsa. (École des hautes études en sciences de l'information et de la communication). Te destinais-tu à être journaliste ?
Pas vraiment. Je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire. Après un bac littéraire, j’ai fait une prépa littéraire pendant deux ans. Et puis le Celsa, dans une option « médias » qui est un socle généraliste. Les métiers des médias m’intéressaient mais je ne savais pas quoi faire précisément. Donc, cette option panoramique me convenait parfaitement car je pouvais voir et apprendre plein de choses. J’ai donc fait trois stages sur mes trois ans de Celsa, à Radio Nova, à l’agence Capa et à Society.

Il y a eu Rolling Stone aussi, non ?
Ah ah ah, c’était mon stage de troisième et j’ai du écrire quelques brèves… Mais comme un journaliste a mis dans un article que j’avais écrit dans Rolling Stone, tout le monde croit que j’y ai vraiment travaillé…

Revenons à Radio Nova, tu y as fait quoi ?
J’étais une stagiaire couteau suisse : je faisais tout. Surtout pour le web. Et puis finalement j’ai réalisé quelques reportages et quelques interviews pour la rédaction. J’ai adoré cette ambiance de rédaction et ce sentiment d’appartenir à un média qui a une histoire et qu’on aime. Ce sentiment est fort à Radio Nova. Cette impression d’être ensemble contre le reste du monde.

Après donc, comme stages, il y a eu Capa et Society.
Cela m’a permis de voir et d’apprendre d’autres facettes du métier. Capa est une grande agence de production de reportages, de documentaires et de magazines télé. Et puis Society pour finir, et après le Celsa, j’y suis restée. J’y ai écrit des articles très variés, même un sur les anti-vaccins et sur Internet, je me suis fait traitée de « journalope » ! (rires) J’ai pu aussi écrire pour So Foot alors que je ne connais même pas la règle du hors-jeu… et aussi pour So Film. Là, j’étais plus dans mon élément. J’aimais écrire des anecdotes de tournage sur des vieux films. Finalement, je suis venue au journalisme par empirisme, en le pratiquant. Ce n’était pas un souhait d’enfant. J’ai cherché dans les différents médias (radio, télé, presse) mon job de rêve et je crois que c’est ce que je fais à Quotidien. C’est un travail en lien avec la culture, mais je ne suis pas une artiste moi-même, j’aime écrire et parler de culture, et en plus, j’écris comme je veux. C’est vraiment mon job de rêve !

Avant Quotidien, ta première expérience télé s’est faite à Paris Première, dans l’émission Rayon Cult de Daphné Roulier.
Je n’ai fait que deux émissions car après il y a eu la crise du covid. A Rayon Cult, il y avait d’autres contraintes qu’à Quotidien car c’est une émission enregistrée. Mais cette émission m’a dégrossi sur le monde de la télé. C’était une expérience très cool.

Comment es-tu arrivée à Quotidien ?
Grâce à Marc Beaugé, qui travaille à Society et fait la chronique mode dans Quotidien. Chaque année, l’équipe de Quotidien cherche de nouvelles idées, de nouvelles têtes. Marc a parlé de moi et j’ai rencontré Théodore Bourdeau, le producteur éditorial de Quotidien. C’était juste une rencontre pour se connaître, sans trop d’idées en tête. Puis nous nous sommes vus une seconde fois et là, il m’a dit qu’avec Laurent Bon, le producteur de l’émission, ils avaient envie de créer une chronique culture.

Tu as commencé à Quotidien au début de la saison dernière. Exactement le 31 août 2020. Quel souvenir gardez-vous de cette première ?
J’étais morte de trouille ! J’avais une adrénaline de fou et une nausée de dingue. Pourtant j’ai commencé dans des conditions idéales : il n’y avait pas de public, à cause du covid. Ma nouvelle première a eu lieu fin septembre de cette année : pour l’émission avec Ed Sheeran, il y avait du public. Pour revenir à ma première sans public, je n’avais prévenue personne… J’étais sûre que ma chronique à Quotidien n’allait pas durer (rires). Et puis après cette première, il y a eu déferlement de notifications sur mon portable. Plus d’une centaine, des profs de collège, des vieux amis, etc. Le stress est devenu joyeux. J’ai commencé à avoir un peu plus confiance même si j’étais vue par des millions de personnes. Ce qui veut dire aussi des insultes sur Twitter… et il faut apprendre à ne pas les regarder. Cette exposition à la télé, c’est déroutant. Ce monde de la télé a ses composantes propres et c’est génial. Tous les jours, tu passes ton oral du bac et c’est aussi une course contre la montre.

Justement, comment se passe une de tes journées ?
A 9h30, il y a une réunion de rédaction où nous déterminons un sujet avec Laurent Bon et Théodore Bourdeau. Un sujet dans l’actualité culturelle. Puis vers 10h30, je commence à faire des recherches sur le sujet et à écrire. Je travaille avec toute une équipe, un service de documentation pour les images, des graphistes, des monteurs. Toute la chronique se construit autour du texte donc tous dépendent de moi. J’écris seule, car ce qui me différencie, c’est mon ton. Je travaille aussi avec la journaliste Margaux Seux. Elle sait parfaitement illustrer les sujets et elle fait la liaison avec tout le monde, le service doc, les monteurs, les graphistes. Dans l’après-midi, il y a le moment habillage, maquillage, coiffage et après les répétitions à 18h. Et s’il le faut, encore quelques modifications sur le texte.

C’est quoi le « ton » Ambre Chalumeau ?
C’est pas mal de jeux de mots de merde (rires). Mais Théodore et Laurent m’en enlèvent beaucoup heureusement. Je suis très libre dans mon écriture. J’emploie un ton accessible, pas snob, pas excluant. Je dirais que je ne suis pas une experte, donc tout repose sur mon enthousiasme, non fin et communicatif. Je suis sérieuse mais pas donneuse de leçon. J’ai plutôt une approche de pédagogue avec cette latitude géniale de choisir ce que je veux mettre en avant dans un sujet, par des images et en parlant de ce qui m’intéresse le plus dans ce sujet. Je veux toujours expliquer pourquoi tel ou tel artiste est moderne. J’ai un peu des goûts de vieille. Je ne suis pas une dénicheuse de talents. Je pense pouvoir dire qui est le réalisateur d’hier plutôt que celui de demain (rires).

Au fil de l’année dernière, ta chronique s’est installée.
Laurent Bon et Théodore Bourdeau ont une haute passion pour la culture. A la fin de la première saison, nous avons fait une réunion et Théodore m’a dit : « Quand tu passes, les téléspectateurs ne zappent pas ! » Cette chronique, c’était un sacré pari.

Pour sa seconde saison, ta chronique s’ouvre avec un générique dans lequel André Malraux dit « La culture est l’héritage de la noblesse du monde ». Qui a choisi cette phrase ?
C’est une chef d’édition qui a déniché cette phrase et j’ai trouvé ça cool. Surtout en la posant sur un morceau de Justin Bieber. Ce générique, c’est un grand crossover avec plein de têtes, de Victor Hugo à Cher en passant par Daft Punk, Andy Warhol, Jay Z ou Alfred Hitchcock. J’essaie toujours dans mes chroniques d’humaniser l’écrivain, le cinéaste ou le musicien dont je parle, et de faire tomber les à-priori. C’est une chance de pouvoir parler à une heure de grande écoute à la télé d’Hervé Guibert, de Flaubert ou des films expressionnistes allemands.

Dernière question : peux-tu nous donner quels conseils culturels, un livre, un disque, un film, un artiste - peintre, plasticien, dessinateur, photographe - à suivre ?
Merde ! C’est dégueulasse comme question… Ah putain… C’est pas sympa… (Après avoir pesté et une bonne minute de réflexion, Ambre se décide) Le livre qui m’a le plus retourné, c’est Belle du Seigneur d’Albert Cohen. Il m’a fait vriller. Pour le disque… ma génération, c’est celle du mode aléatoire alors les albums… Parce qu’il est devant moi à ce moment précis, je vais dire le premier album d’Arctic Monkeys (Whatever People Say I Am, That’s What I’m Not). Pour le film, ce serait Papy fait de la résistance. C’est un film génial que je connais par cœur. Et comme artiste, je dirais Jamie Hewlett, le mec de Gorillaz qui s’occupe de toute la partie visuelle et graphique. Mais cette question ! C’est un exercice qui me terrorise. Je ne vais pas en dormir cette nuit (rires).