07/10/2021

  ART & POP


David Bobée


Interview : Olivier Pernot

Après avoir dirigé le Centre dramatique national Normandie-Rouen pendant huit ans, David Bobée devient le nouveau directeur du Théâtre du Nord. A seulement 43 ans, il est une figure forte de la scène théâtre française. Il va apporter son dynamisme et ses envies multiples - d’expression, d’engagement, de diversité, de transdisciplinarité, d’accessibilité, de liberté, etc. - au Centre dramatique national du Nord et à son école de théâtre. Il succède donc à Christophe Rauck, avec qui il a établi cette saison de transition, entre classique et modernité, où se mélangent Marivaux et Virginie Despentes, Shakespeare et Éva Doumbia, Joël Pommerat et Béatrice Dalle.

Comment pourriez-vous décrire votre théâtre ?
C’est un théâtre amoureux de la littérature, qu’elle soit de répertoire ou contemporaine, et qui cherche à la servir par une approche pluridisciplinaire en mélangeant théâtre, cirque, cinéma, etc. C’est un théâtre qui sait varier les formes et les formats pour aller dans les théâtres, mais aussi dans les écoles ou dans les opéras. Et évidemment, c’est un théâtre qui pose des questions qui sont nécessaires aujourd’hui : un théâtre politiquement engagé et humaniste.

Quelles sont les pièces que vous avez mises en scène les plus importantes dans votre parcours ?
C’est dur de choisir dans la quarantaine de pièces que j’ai réalisée… Mais je dirais la pièce Cannibales, en 2006, écrit par Ronan Chéneau. Un spectacle avec des acrobates, des danseurs, etc. C’est mon premier grand format et c’est une pièce qui a beaucoup tourné. Après, comme spectacle important, il y a eu Lucrèce Borgia en 2014. Cette pièce de Victor Hugo a la puissance d’un grand texte de répertoire. Je l’ai mise en scène avec Béatrice Dalle dans le rôle-titre. Ce spectacle a lui aussi beaucoup tourné et il a touché des publics très variés. C’est une œuvre de théâtre populaire. Enfin, il y a les spectacles My Brazza et Djamil Mohamed, écrits tous les deux par Ronan Chéneau. Ce sont des pièces qui ont été pensées pour être jouées dans des salles de classe, en collèges et en lycées, pour aller à la rencontre des élèves. Elles racontent l’histoire de deux jeunes Africains qui découvrent la danse et le théâtre. Ces spectacles ont été joués partout en France. Il y a déjà eu 400 à 500 représentations.

Qu’avez-vous mis en place au Centre dramatique national Normandie-Rouen, que vous dirigiez depuis 2013 ?
Déjà, il a fallu réaliser la création du CDN lui-même, sous la forme d’un Etablissement public de coopération culturelle. Cet EPCC résulte de la fusion de trois théâtres : le Théâtre des Deux-Rives à Rouen, l’Espace Marc Sangnier à Mont-Saint-Aignan et le Théâtre de la Foudre à Petit-Quevilly. Ces lieux ont été entièrement rénovés. Et puis il y a eu la fusion des équipes de ces lieux. Donc, la création du CDN Normandie-Rouen était avant toute chose une aventure humaine, dans laquelle je devais réussir à insuffler mes idées de gauche tout en devenant patron ! En tant que directeur, j’ai dû aussi sécuriser le budget de ce CDN, tout en accompagnant les rénovations des théâtres et en gérant le nouveau parc de matériel des trois lieux. Mon rôle a donc été d’abord d’être directeur avant d’être artiste. Mais le CDN Normandie-Rouen m’a permis aussi bien sûr de développer une idée esthétique. L’objet des programmations était la transdisciplinarité. Ce qui correspond bien à l’époque fluide dans laquelle on vit. J’ai défendu un théâtre qui me ressemble politiquement. Un théâtre engagé, autour de plusieurs idées fortes comme la lutte contre le racisme ou la pensée décoloniale. Un théâtre proche de l’humain finalement.

Pourquoi avez-vous été attiré par le projet du Théâtre du Nord, alors que la Normandie est votre région d’origine ?
Le Nord est une région que j’aime beaucoup, où j’ai beaucoup tourné et j’ai été artiste associé à l’Hippodrome, la Scène nationale de Douai. J’aime beaucoup le Théâtre du Nord, avec sa position centrale sur la Grand’Place de Lille, et aussi son caractère excentré avec L’Idéal, son autre salle à Tourcoing. Ces deux salles sont au cœur d’une métropole européenne qui a les yeux tournés vers la Belgique, l’Angleterre, les Pays-Bas, et qui accueillent les artistes de ces pays. J’aime aussi la grande tradition de ce Théâtre du Nord, son histoire, avec cette grande scène en plein centre-ville qui a accueilli tant de spectacles. Et puis, bien sûr, l’Ecole du Nord, qui forme des comédiens et des auteurs d’art dramatique. Je vais m’y investir. Mais comme je suis encore jeune, je pense que je serais d’avantage dans le partage avec les élèves que dans la transmission.

Quels vont être les rendez-vous forts de cette saison qui démarre ?
Il y a Outside de Kirill Serebrennikov, avec qui j’ai beaucoup travaillé. Ce spectacle a été créé à distance depuis Moscou où Kirill Serebrennikov était assigné à résidence. C’est un texte fort sur la liberté d’expression qui a été présenté au Festival d’Avignon en 2019. Je dirais aussi Peer Gynt, que j’ai mis en scène dans une version très contemporaine. Cette grande œuvre d’Henrik Ibsen peut fédérer un large public. Enfin, dans la saison, nous reprenons Viril, un spectacle avec Casey, Béatrice Dalle, Virginie Despentes et moi-même. Ce spectacle présente des textes engagés, antiracistes et féministes. Ça a de la gueule d’avoir ces comédiennes quand même !

Vous êtes un jeune metteur en scène. Allez-vous avoir une attention particulière pour les jeunes créateurs dans la programmation du Théâtre du Nord ?
Je vais avoir une attention particulière à la jeunesse en général : celle qui compose le public et celle qui vit dans la métropole lilloise et dans le Nord, et bien sûr aussi aux jeunes créateurs. Les accompagner est au cœur de la mission que je propose au Théâtre du Nord. C’est une mission de service public que de travailler sur l’émergence. La programmation va être composée d’un quart de propositions régionales, un quart d’international et la moitié de productions françaises.

Pourquoi avez-vous choisi ces trois nouveaux artistes associés : Virginie Despentes, Éva Doumbia et Armel Roussel ?
Chacun représente ce que je défends et d’une certaine manière décline mes idées, mon propre travail. Virginie Despentes défend les luttes féministes. Pour Éva Doumbia, qui est franco-ivoirienne, c’est l’ouverture sur des imaginaires qu’on connaît moins : le travail des afro-descendants. Éva Doumbia est une artiste extrêmement talentueuse dont le travail s’inscrit dans la démarche de réflexion sur la décolonisation que je soutiens. Son théâtre, qui était confidentiel il y a quelques années, est aujourd’hui beaucoup plus visible. Elle a ainsi été programmée dans le In du Festival d’Avignon cette année. Enfin, Armel Roussel, un metteur en scène belge. C’est notre voisin, une star en Belgique et encore inconnu en France.

Que voulez-vous proposer comme nouveautés au Théâtre du Nord ?
Quand vous dirigez une institution, vous devez mener une politique culturelle qui place en son sein des valeurs comme l’égalité, la liberté et la solidarité. La liberté d’expression, l’égalité femmes/hommes, l’égalité des origines, etc. Je vais travailler activement à une meilleure représentation de la diversité de la population française, en accueillant un tiers des artistes venant de cette diversité. Je veux aussi travailler avec les forces vives de la région Hauts-de-France. Nous allons muscler le pôle de production du Théâtre du Nord, avec la création de quatre à cinq spectacles propres par an, ainsi que des productions déléguées. Et il va y avoir un déploiement du CDN sur toute la région avec la réalisation de spectacles dans des territoires ruraux.

Vous prévoyez également un grand spectacle d’été sur la Grand’Place de Lille.
Je souhaite rouvrir le théâtre sur la ville. Chaque début d’été, nous allons installer une grande scène sur la Grand’Place de Lille, avec la façade du Théâtre du Nord comme fond de scène. Cette scène accueillera un grand spectacle populaire. Pour débuter, en juin 2022, j’ai demandé à Béatrice Dalle de revenir jouer Lucrèce Borgia de Victor Hugo. Je souhaite que ce grand rendez-vous accueille un public large et je vais essayer que les représentations soient gratuites. Il faut que je trouve un financement auprès des collectivités ou des partenaires du Théâtre du Nord.

Quel nouveau souffle souhaitez-vous apporter à l’école du Théâtre du Nord, dont va démarrer la 7ème promotion ?
J’aimerais une plus grande diversification des élèves. Que leurs accents, leurs corps soient moins uniformes. Je veux « déstéréotyper » la promotion avec des candidatures plus ouvertes. Bien sûr, l’école du Théâtre du Nord fonctionne déjà très bien et je souhaite embrasser une pédagogie qui a déjà fait ses preuves. Il n’y a pas le désir absolu, l’envie de renouveler des choses. J’ai envie que l’école serve à affiner des parcours d’artistes et pas seulement des interprètes. Christophe Rauck avait mis en place un parcours d’autrice et auteur. Nous allons évidemment le continuer pour que les étudiants se forment de plus en plus à l’écriture théâtrale. Et je souhaite désormais qu’ils soient également formés à la mise en scène.